Michel Anthony, l’art au grand large


Propos recueillis et présentés par Yves-Marie Lequin.

Michel Anthony est né à Perak en Malaisie. Il a passé son enfance dans les champs d’hévéas. Il est déjà au travail à l’âge de huit ans, en même temps que l’école où il se passionne très tôt pour le dessin. À 14 ans, il part travailler dans un dispensaire. Deux ans plus tard, il monte à la capitale Kuala Lumpur s’occuper d’une épicerie. Il a 17 ans.
Nous sommes en 1975, le voilà sur l’île de Penang embauché dans une agence maritime. Là, commence pour lui une nouvelle aventure ouverte sur le grand large : Singapour, Phuket, Sri Lanka, Maldives… Il est pris dans un ouragan, dont il garde le terrible souvenir. Il change d’agence et part rejoindre l’équipage d’un yacht de pêche au gros et devient vite capitaine. Un autre bateau et le périple continue : Goa, Bombay, Oman, Djibouti, Mer Rouge, Soudan, Port-Saïd, Tel-Aviv, Chypre. Là, il embarque sur le voilier du styliste Ken Scott. Le skipper Michel Anthony a 20 ans. Il découvre la Côte Adriatique, la Turquie et les iles grecques.
Notre aventurier du grand large découvre aussi l’Italie, ses villes d’art. Il s’initie à la peinture avec Susan Nevelson, belle fille de la grande sculptrice américaine Louise Nevelson. Un autre voyage en Grèce fait naître une passion nouvelle pour la sculpture. Ken Scott lui demande d’être son assistant et de rentrer à l’école Bréra et à l’école Castello d’arts appliqués de Milan.
C’est un nouveau paysage, un Nouveau Monde à parcourir, l’univers artistique des années 80 avec de belles rencontres comme celle de Claude Duthuit petit-fils de Matisse, et la peintre américaine vivant à Vence, Silvia Braverman.
En 1991, Ken Scott disparaît après une longue maladie. L’aventure milanaise s’achève pour Michel. Il descend dans le sud de l’Italie à Reggio Calabria, l’occasion d’un autre périple méditerranéen en voilier qui le conduit à Nice où il tombe amoureux de Magali et se marie.
Petits boulots, entrecoupés de voyages en mer, de travaux artistiques, dix ans de joies et de difficultés partagées, jusqu’à la mort inattendue de son épouse, dans ses bras, en décembre 2003, peu de temps avant Noël.
Cette épreuve est un tournant dans sa vie. Le marin prend une décision : s’engager totalement pour l’art sous les deux formes qui lui plaisent par-dessus tout : la peinture et surtout la sculpture. Depuis 2008, on peut le retrouver dans le Vieux Nice, dans son atelier où il expose ses créations. Il travaille à la fonderie Del Chiaro qui édite également les œuvres de Botero, Mitoraj, Penone, … On le voit exposer régulièrement à Monaco, Paris, Canada, Malaisie, Japon, Italie.
Laissons parler le skipper-artiste sur son métier.
« Pour moi, l’art c’est ma vie, mon pain quotidien. Je veux faire passer un sentiment de joie, d’allégresse, exprimer un message de vie. Que l’on puisse se réveiller le matin en se disant que ça vaut la peine. L’œuvre d’art comme un livre raconte une histoire. Chaque pièce dit quelque chose, aussi bien la sculpture que la peinture, à la manière d’un acteur sur la scène d’un théâtre. Il fait passer une émotion en représentant un caractère.
Par exemple, il y a une sculpture d’ange que j’appelle « Freedom ». Elle a un élan qui fait passer ce dynamisme qu’est la liberté.
Frédéric Altmann, qui est pour moi un ami, aime à dire : « Artiste ce n’est pas un métier, c’est une aventure ». J’aime cette phrase. Bien sûr, il faut gagner sa vie, et ce n’est pas facile de vivre de son art même s’il y a de belles ventes. Comme sur un voilier il y a des moments de calme plat comme j’ai connu dans l’Océan Indien. On a l’impression de ne plus avancer. Je me souviens aussi de terribles tempêtes, surtout quand il faut, de nuit, sans protection, être sur le pont balayé de fortes vagues. Mais au bout du compte, à chaque fois, il y a l’occasion de découvrir de nouveaux horizons. La peur du large ne mène à rien. On n’embarque pas sur un bateau pour rester au port. « Qui ne risque rien n’a rien » et j’ai pris beaucoup de risques dans ma vie ; une succession de choix, de départs, de nouvelles aventures. Je ne regrette aucune décision, elles m’ont toutes fait avancer. Mes traversées m’ont appris à traverser l’orage et j’en ai retiré un peu plus de sagesse de vie à chaque fois.
Un passage d’un poème de Baudelaire dit bien ce qui a conduit ma vie : « Les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent pour partir; cœurs légers, semblables aux ballons, de leur fatalité jamais ils ne s’écartent, et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons ! »
Ma vie maintenant est à Nice. Mais l’aventure ne s’est jamais arrêtée. Elle continue dans ma recherche artistique de nouvelles formes, de nouvelles choses à dire, de nouveaux sujets. À la question : « quel est le mot ou la phrase qui résumerait tout ? » Ce qui me vient immédiatement à l’esprit c’est une expression en anglais : « Get the bloody job done ». C’est en fait difficile à traduire. Cela veut dire à peu près : « La foutue tâche que tu as à accomplir fais-la et fais-la bien, va jusqu’au bout en donnant le meilleur de toi-même ». Et ma tâche aujourd’hui c’est, à la manière du skipper que j’étais autrefois, de conduire vers de nouveaux horizons ceux qui acceptent de monter à bord de mes œuvres, de les inviter à tenter avec moi l’aventure et, pourquoi pas, de partir à leur tour. »

Voir le site de l’artiste : http://www.anthonymichel.com/

Vidéo en anglais.